vendredi 12 mai 2017

Petit cuivre

Sur le givre, tes doigts font l’escargot. 
M’emmèneras-tu au bord de l’eau ? 
Petit cuivre, alliage de nos poignets de bronze.
Au soir du belvédère,  
Je le savais déjà,
Les sœurs vivaient déjà.
Promesses au bon Dieu, une rousse, une blonde.
A ceux qui me savent encore, je donne 
les vertiges nouveaux des dos d’âne 
et tes fragments de voix à s’entendre dire petit, 
tout petit papa.

mardi 31 janvier 2017

Argos, migrant

A la lisière, les milliards d’aiguilles de pin, sol de pin,
Coiffent les dunes en front de mer,
Donnent à l’air son air inspiré.
Midi au clocher
La chaleur terrasse,
Les derniers bains de mer glanés avant le déjeuner.
Rêves d'étreintes blanches sous ma langue de sel,
Moi, l’ogre noir, je dévore la Crète vierge de mes dents d’Aboubakar.

Je n’entre pas dans la pinède éteinte,
Peu importe ce qui m’attend, je lui tourne le dos,
Reste devant la mer à compter les moutons, les compagnons et les marins d’Ulysse.

En chantant, parce qu’on chante toujours, ou bien rires ou bien pleurs.
Chante ! J’ai bien tenu des mois, je tiendrai bon jusqu’à demain.

Que le grand Kraken me croque, je n’étais qu’un marin d’eau douce avant d’être Énée.
Et né en une nuit, accouché à la grand’Mer, sous les plafonds de météores et d’Argos.
J’ai tenu bon, j'ai porté le ciel, accroché la surface,
Aspirant à pleins poumons les étoiles et les puces de ma mère.
Tout a péri, Homère, Diop et Touré.

Assis sur le rocher de miel
Ô terre d’abondance, Melita
Loin, le lait malté des mamelles lourdes de l’Afrique.
Didon, Reine de Libye au chant de sirène, aux seins de crème,
Ne m’a pas attendu au port,
Ni Circée, l’âme noire.
Personne ne m’attend, moi, dernier corps, dernière âme, moi, noir comme un noyé.

Entre lisière et mer morte,
Je laisse derrière moi la forêt de pins,
Pour regarder flotter les moutons noirs 

Cadavres du désastre
Pas de forêt, pas de bois,
Pas d’autres nuits

Pas de noms, pas de chanson,
Pas de tombes, pas de limbes
Pas de beauté, pas de retour, plus de frères, 

La Mer est devenue Reine des Aulnes 
Cueillant les enfants dans leur barque de pin
Je
Suis
Le
Dernier corps de la dernière nuit de la dernière odyssée
J’oscille là sur mon rocher de miel, petit cormoran, soldat inconnu.

Le monde est un naufrage
A la lisière des engloutis.

vendredi 30 décembre 2016

Porte de la Chapelle

Tu as devant toi la nuit, là luit devant toi la liberté, aimantée par les constellations boussoles.
Dans cette barque, le café chaud des terrasses à venir est encore un peu salé. 
Qu’une question de jours, qu’une poignée d’heures.
Un rivage, un hélicoptère.
L’urine et le sang dérèglent la pudeur mais réchauffent les pieds quand même.
Le téléphone, tu le tends au plus près du ciel, pour attirer les satellites, édifier un phare, Alexandrie, entre la lune et la mer, ou que Dieu jette un œil à bord.
Et coincé entre tous ces corps pas encore morts, il ne reste qu’un trou, un petit trou pour regarder là-haut, ô merveilleux belvédère.



jeudi 29 décembre 2016

Septentrion a un an

Nos têtes blondes et leurs yeux grand bleu, 
en apnée, mais en train de couver, 
mes mots mes mots
Je les laisse chauffer à feu doux
Ce n’est que souffle inspiré à plein poumons depuis des mois.
Mais tu vois, je t’écris

Depuis que tu es là
toi nom d’Inuit, voyage à l’Alaska, bras tendus
maman maman
tu m’appartiens comme on enserre les astres.
Le ciel est une houle que je n’ai pas voguée depuis tant.

Nord magnétique -> les chemins noirs et la disparition des bulletins longues ondes.

Dimanche soir, en guise de conte, à 20h03 : Iroise, Mer d’Irlande / Brise de noroît / Mère peu agitée à agitée. 
Je te les dirai.
À tes un an, à tout ce que tu rêves, à nous que tu as réveillés aux quêtes froides et vitales de
l’Orion à Thulé.  

jeudi 10 décembre 2015

quote

Lisa !! Rappelez-vous donc le spectacle qu’offrait l’humanité ! La culture ?! : un homme sur mille était porteur de culture ; un sur cent mille créateur de culture ! : la moralité ?: hahaha !: que chacun examine sa conscience et prétende après cela qu’il n’est pas mûr pour la potence ! Elle approuva d’un signe de tête, immédiatement convaincue. « Ah oui ; la boxe, le football, le loto : là les guibolles s’activaient ! – Et pour les armes, ils étaient champions ! » - « Quels étaient les idéaux d’un jeune homme : coureur automobile, général, champion du monde de sprint. D’une jeune fille : star de cinéma, "créatrice" de mode. Des hommes : être propriétaire d’un harem et devenir directeur. De la femme : l’auto, une cuisine électrique et qu’on l’appelle « Madame ». Des vieillards : homme d’État -»  L’air me manqua.

Arno Schmidt - Miroirs Noirs

lundi 30 novembre 2015

Avent

grandes oreilles ouvertes aux loups de la nuit.
génération perdue,
nous sommes la manne de ce monde.
Réveil incendiaire,
Préparez-vous, peuple sans houle, 
que se dressent les larmes et les sphères, 
dantesques et carême, 
la queue des loups sans steppes. 
Nous muons, huons, nous mutons,
nous croyons à tout ce qui fait naître la mer. 
Emplir emplir de tout ce qui s'efface les grands barrages,
la félicité court à grandes enjambées juste après le chaos. 
Nous nus péris de glaises noueuses. 
Nous vaincrons, nous, juste après la mort.

Nos filles diront ce qu'elles ont vu.

vendredi 27 novembre 2015

ce que parler veut dire

"Un mot, n'importe lequel, se présente comme un faisceau et le sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant "soleil", nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve. Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c'est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d'une étendue bien plus vaste que nous ne l'imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin. "

Ossip E. Mandelstam - Entretien sur Dante